Pour commencer, il suffira de dire sans entrer dans les détails, que pour raisons de santé, je ne peux plus vraiment pratiquer le JdR dit «traditionnel», et ce depuis une dizaine d'années (enfin, un peu moins, mais bon). Aussi, je dirais que je fus particulièrement content d'avoir accès à une certaine génération de CRPG (jeux de rôle sur ordinateur) pour combler certaines envies d'incarner «quelqu'un d'autre» dans un «autre univers». Et, dans la plupart des cas, j'en ai retiré un énorme plaisir. Certes, rien à voir avec celui retiré des histoires que j'ai contribué, en tant qu'arbitre, à faire naître dans l'imaginaire de mes joueurs et dans le mien. Surtout dans le mien, en fait, vu que je parle de MA propre expérience. Mais à défaut d'autre chose, je me suis bien souvent «éclaté» autant que faire ce peut.

Je tiens à préciser d'emblée le point suivant: j'ai toujours soutenu (et en cela, je sais ne pas être seul) que les CRPG ne remplaceront jamais une «véritable» partie de JdR. L'imagination humaine est un outil bien trop puissant pour être jamais reproduit et/ou généré par une machine (en tous les cas, pas avant très longtemps, et encore...) Mais cette même constatation amène plusieurs points de réflexion:

En premier lieu, il resterait à définir ce qu'est l'imagination, et comment cette dernière travaille. Je n'ai aucunement envie de rentrer dans un descriptif pseudo-psychotechnique, car ce n'est ni de ma compétence, ni de mon intérêt. Je me contenterais simplement de dire et d'affirmer ceci: une machine n'est pas capable de narrer une histoire totalement interactive, dans le sens où un joueur viendrait mettre son imprévu grain de sel. En gros, point d'improvisation. Mais un programmeur, lui, le peut. Pas totalement, mais il le peut en partie néanmoins. Et s'il a les «outils» nécessaires, il peut alors très bien s'en sortir avec un certain panache. Bien sûr, il y aura toujours des esprits chagrins pour dire que l'on ne s'improvise pas meneur de jeu, de la même manière que l'on ne s'improvise pas écrivain. Et je suis entièrement d'accord. Mais j'ai parfois joué (ou tristement contemplé) des parties avec des arbitres qui eux non plus, n'auraient franchement pas dû s'improviser dans ce genre de rôle (en gros, ils étaient nuls). Pour résumer, je dirais donc que certains CRPG bien trempés ont été bien plus à même de me faire «voyager» que ces êtres humains-là...

Encore que... et ce sera là une partie du deuxième point, qui en un certain sens est le plus important. Je parlais de l'imagination dont est capable de faire preuve un être humain... j'avancerais juste que nous ne sommes pas vraiment tous égaux dans ce domaine-là non plus. En guise d'exemple, disons que lors de «simples» parties de wargames (par exemple), j'ai plus souvent qu'à mon tour «énervé» ou ennuyé mon adversaire pour la simple raison que je ne voyais bien souvent pas qu'une carte couverte d'hexagones et de pions, mais plutôt un vrai champ de bataille avec des armées grouillantes et beuglantes qui s'étripaient dans «la joie et la bonne humeur», alors que lui ne voyait qu'une carte grillagée et des morceaux de carton couverts de symboles et de chiffres. Bref, si je donne cet exemple, c'est simplement pour tenter d'expliquer ma façon de «vivre» un CRPG. Si l'histoire est bonne, je me laisse emporter par elle, et je joue en m'investissant dans mon rôle (donc, «Jeu» et «Rôle» sont bel et bien présents). A un tel point qu'il m'est parfois arrivé de parler de tel ou tel jeu avec une personne, et de me rendre soudain compte que certains éléments plus psychologiques et plus immersifs que de coutume n'avaient en fait eu lieu que dans mon imagination, et aucunement dans le programme original. D'où cette réflexion: en fin de compte, peut-on vraiment estimer que les CRPG sont démunis du côté «roleplay» ou bien est-ce seulement (et plus simplement) le joueur lui-même? D'aucuns diront qu'il peut s'agir d'un bête «trop plein» d'imagination de ma part, mais si tel est bien le cas, alors j'en serais fort aise, car j'ai parfois pris énormément de plaisir à jouer des scénarios de JdR classique, alors qu'ils étaient foncièrement NULS (comme l'arbitre), et que la seule véritable puissance dans ces parties-là venait des joueurs eux-mêmes. Nous, en tant que simples joueurs, créions nos propres histoires, au nez et à la barbe de l'arbitre, qui n'était même pas vraiment capable d'en tirer parti. Je dirais même qu'il était sûr et certain que son scénario était BON, vu que les joueurs semblaient tellement s'éclater (tiens, un doute soudain m'assaillit: étais-je victime, en temps qu'arbitre, du même phénomène?)

En définitive, peu importe de connaître véritablement la réponse aux questions soulevées. Reste que maintenant, un nouveau genre de CRPG apparaît, et la force de ces jeux-là n'est aucunement dans leur côté «solo» face à l'écran, mais bien plutôt dans leur côté «online», certes toujours face à l'écran, mais avec un véritable arbitre (en chair et en os, même s'il vit à l'autre bout du monde) se «contentant» d'utiliser les outils de création fournis. C'est d'ailleurs là la véritable force de ce genre de nouveaux venus : en lui-même, ce n'est qu'un CRPG de plus, mais il s'agit en fait bien plus d'un ensemble d'outils de créations, un peu les livres de règle des bons vieux JdR «pen & paper». A partir de là, tout dépendra réellement de ce qu'en fera l'arbitre qui osera «s'improviser programmeur». Entre parenthèses : je parle là de «Neverwinter Nights», mais ce n'est que théorique, très théorique! Je n'ai jamais réellement vu tourner ni le jeu ni les outils, ma bécane n'étant tout simplement pas assez balèze pour que j'en tire réellement parti... Et je laisse volontairement de côté les divers MMORPG; ils n'entrent pas dans mes propos. Paradoxalement, ils ne m'intéressent guère.

Je sais par avance que certains d'entre vous se contenteront tout simplement de dire que «tout ça, c'est du vent», et que le CRPG n'est qu'un «tueur d'imaginaire». C'est vrai, si vous vous arrêtez à sa couche visible et superficielle. Mais est-ce réellement si différent des GN? Car si dans la réalité vous êtes dans un fauteuil roulant, dans un GN, vous êtes TOUJOURS dans un fauteuil roulant. Je suis alors en droit de me demander : qui est le plus «tueur d'imaginaire» des deux? Le CRPG ou le GN? Peut-être ni l'un ni l'autre, tout simplement. Parce que tout est dans la tête au bout du compte...

D'accord, il suffirait aussi de dire que rien ne remplacera jamais un JdR traditionnel, avec un BON arbitre.

Mais quand on ne peut plus, il faut faire avec... même si nous sommes alors bien loin du crayon et de la simple feuille de papier de la «légende»...

Fred «Scalner» Dessonnaz